Le drame
Nous étions
en juillet et la journée s’annonçait belle d’autant plus que j’étais
en vacances…! Comme d’habitude, je déjeune dehors avec ma blonde,
tout en contemplant les charmes de la campagne. Évidemment, mes
jumelles me suivent pour ne rien manquer.
Il y a
quelques jours que les merles bleus ont commencé leur incessant
va-et-vient pour nourrir leurs petits. Ils avaient choisi le nichoir le
plus près de la maison (à environ 60 pieds), malgré la proximité du
paniers de basketball des garçons (…et du père!). Ils avaient profité
d’un nid fraîchement construit par les hirondelles bicolores,
lesquelles l’avaient abandonné pour adopter un autre nichoir un peu
plus loin (peut-être n’aimaient-elles pas le basketball!). Les merles
bleus avaient complété la structure pour y rajouter leur touche
finale. J’étais emballé : je pouvais les observer sans même
sortir de la maison!
Cependant,
aujourd’hui il y a quelque chose de différent : les merles bleus
ne sont pas au rendez-vous! Une bonne vingtaine de minutes s’écoulent
encore avant que finalement le mâle n’apparaisse sur la corde à
linge. Il n’apporte rien à manger et ne regagne pas le nichoir. Il
reste là quelques minutes puis disparaît. La situation m’inquiète;
comme j’ai du sarclage à faire tout l’avant-midi, je pourrai jeter
un coup d’œil de temps en temps.
Au bout
de quelques sacs de mauvaises herbes bien remplis, le mâle est
finalement revenu, accompagné cette fois de deux femelles! Son chant était
différent, comme empreint de tristesse! (J’ai bien fait rire de moi
quand j’ai raconté cela mais j’ose quand même l’affirmer de
nouveau!) Ils ont fait une brève incursion chacun leur tour dans le
nichoir et sont disparus.
J’ai
compris un peu plus tard, lorsque j’ai sarclé la plate-bande de
fleurs située au pied du nichoir. J’y ai retrouvé une poignée de
plumes; la femelle avait été tuée par un chat. La présence d’un
mulot mort laissé près de l’endroit me laissait croire que le félin
avait poursuivi sa chasse.
En fin de
journée, je ne peux plus résister : je dois voir ce qu’il se
passe à l’intérieur du nichoir. Un examen rapide révèle la présence
d’environ quatre petits qui me semblent bien portants. Ils sont assez
alertes pour s’accroupir et s’immobiliser, sentant le danger.
L’adoption
Il est
environ 5 heures du matin, il fait encore sombre et les oiseaux
commencent à chanter. Je ne peux plus dormir, je dois en avoir le cœur
net. Si les petits ne reçoivent pas de nourriture, ils sont condamnés.
Après quelques minutes d’attente, je dois me rendre à l’évidence,
ils ont été abandonnés. J’examine à nouveau la nichée, leur état
s’est rapidement détérioré : ils sont mourants. J’imagine
que 24 heures sans manger représente un jeûne sévère pour eux. En
ouvrant délicatement le côté du nichoir, je dois soutenir un petit
qui s’y était adossé; celui-ci ne tient plus sur ses pattes et
renverse doucement sur le côté, immobile.
Le réflexe
est automatique : je dois prendre soin des petits. Je cours
chercher un essuie-tout dans la maison et recueille les 4… oh
surprise!… les 5 petits merles bleus. Je les dépose sur la table et
part à la chasse; ils ne risquent pas de tomber car ils sont trop
faibles pour bouger!
Le
sauvetage
Je repère
rapidement un nid de chenilles à tente dans un cerisier sauvage; ça
devrait faire l’affaire. Maintenant ils faut les nourrir mais comment
faire. Je trouve la pince à sourcils de ma blonde et un compte-gouttes.
Je classe les petits, du plus fort au plus faible et me met à la tâche.
Seul l’un d’eux parvient à entrouvrir son bec tout seul. J’y
glisse une petite chenille d’environ 10 mm de long et il parvient à
l’avaler. L’effet est immédiat le bec s’ouvre aussitôt, prêt à
recevoir une autre bouchée. Il réussit même à entrouvrir ses yeux,
enfin un premier contact visuel! À la deuxième chenille il parvient à
émettre un faible cri. Je dois maintenant penser aux autres. Je dois
ouvrir le bec des trois suivants car ils en sont incapables. Ils ont
heureusement la force d’avaler les chenilles et semblent aussitôt
reprendre vie. Le dernier a très mauvaise mine, une goutte de sang sort
de son bec et il ne réagit pas. Je le laisse de côté , le considérant
condamné. Après quelques chenilles les petits prennent rapidement des
forces, à en juger de leur cri qui parviennent à réveiller toute la
famille. Considérant les 4 petits hors de danger, je tente un second
essai sur le dernier. Je parviens finalement à entrouvrir son bec et y
glisser une chenille. Il n’a cependant pas la force de l’avaler. Je
lui verse une goutte d’eau pour hydrater sa gorge et pousse la
chenille au fond à l’aide d’un Q-tips; ça passe ou ça casse! Ça
marche! Je répète le manège jusqu’à ce qu’il puisse avaler tout
seul et ouvrir son bec. La première étape est franchie, je suis soulagé
mais pas certainement au bout de mes peines!
Une
nouvelle demeure
Il faut
maintenant songer à leur procurer un logis , le nichoir n’étant pas
assez à la portée de la main . Une boîte à chaussures tapissée
d’un essuie-tout (en guise de couche!) fera l’affaire. Les nids de
chenilles à tentes étant plutôt rares, il faut trouver un mets de
remplacement. Les petits vers rouges de mon tas de compost sont tout de
suite appréciés par les petits gloutons. L’intervalle entre les
repas est fixé à 1 heure (soit à peu près 15 repas par jour). Je
sais qu’ils sont normalement nourris plus régulièrement alors je les
gave pour compenser (c’est plus pratique pour moi!). Mis à part le
plus faible, à la fin de la journée ils parviennent à maintenir leur
équilibre à l’aide de leurs pattes tout en s’appuyant sur leur
ventre. On couche les petits de bonne heure (ouf!) en les enfermant dans
une garde-robe, la noirceur les plongeant aussitôt dans un profond
sommeil. Quelle journée!
Durant
les deux journées qui suivent, les petits merles bleus reprennent des
forces. Les quatre plus forts se tiennent maintenant sur leurs pattes et
l’un d’entre eux commence à se déplacer. Leur cri est plus fort et
leur appétit démesuré. Il semble évident que la boîte à chaussures
devient trop petite . On commence distinguer les petits à leur
apparence et leur comportement.
Vers le
quatrième jour, les merles bleus déménagent à nouveau. J’aménage
ma plus grosse mangeoire à oiseaux en chambre à coucher et je la dépose
dans une grosse boîte de carton ciré. Ma réserve de vers à compost
est épuisée (moi aussi!) , j’achète maintenant des vers à pêche
que je coupe en morceaux avant de leur distribuer (3 morceaux par
oisillon par repas, 15 repas par jour). Les petits se développent
rapidement, les plumes commencent à pousser, ils perdent graduellement
leur duvet.
Il est
maintenant grand temps de les baptiser!
L’apprentissage
commence dans cette grosse boîte de carton ciré. La première étape
consiste à leur apprendre à se percher. Un simple goujon de bois
disposé en coin permet de les y déposer tous les cinq à la fois. Au début,
c’est la dégringolade, parfois on dirait un jeu de quilles quand
l’un d’eux plonge entraînant les autres à sa suite. Mais ils
apprennent vite, à un point tel que la grosse boîte de carton ne
suffit plus après 2 jours.
Il
devient évident qu’ils vont bientôt voler, une autre installation
s’impose. Une petite serre construite avec la maison communique
directement avec le salon et n’est pas utilisée en ce temps-ci de
l’année. J’installe des moustiquaires partout pour ne pas que les
petits se frappent contre les vitres. J’étends une toile plastifiée
sur le plancher pour éviter de le tacher. La mangeoire " chambre
à coucher " sera déposée par terre. J’ajoute quelques
perchoirs, un ficus et un oranger pour les entraîner à l’exercice.
Une couverture dans la porte vitrée du salon coupera la lumière le
soir pour qu’ils s’endorment plus tôt! Malheureusement, le matin je
perds l’avantage de la garde-robe. La lumière du jour les réveille
plus tôt et ils me le font bien savoir lorsque le premier repas tarde!
Nous
avons vidé la réserve de vers à pêche du dépanneur du village mais
nous avons repéré une bonne provision en ville! Le vendeur nous dit
maintenant " à la prochaine " avec un petit sourire
en coin, habitué à notre achat journalier de 3 à 4 pots de vers (Il
doit croire que nous avons un bon coin de pêche!). Les petits ont
franchi une seconde étape : manger tout seul les morceaux de vers
dans une assiette de styromousse. Il suffit de glisser l’assiette sous
la porte et c’est la ruée! Cette pratique bien impersonnelle de
distribution de nourriture vise à favoriser une meilleure autonomie.
Leur développement
se poursuit à vive allure. Ils courent, sautent et exécutent de courts
vols pour se percher. Toujours plus haut, telle est leur devise! Ils
grimpent sur moi et je commence à les entraîner au vol en les relâchant
d’une certaine hauteur. Ne sachant pas quelle sera leur réaction
lorsqu’ils seront remis en liberté, je dois aussi leur apprendre à
chasser. Une première tentative consiste à lâcher une sauterelle dans
la serre. La réaction est immédiate : le " Chef "
se rue sur l’insecte et a tôt fait de le dévorer. C’est parti, me
voilà transformé en chasseur d’insectes. À l’aide d’un filet à
papillons, je balaie vigoureusement l’herbe rase d’un champ que je
tonds régulièrement. Je ramasse alors une quantité impressionnante de
grillons (leur mets préféré!), sauterelles, ciccadelles, papillons et
autres espèces. Je vide le filet d’un trait dans la serre , ce qui déclenche
une chasse frénétique. En peu de temps, pratiquement tout est consommé :
bientôt ils seront prêts pour le grand jour!
Le grand
jour
Aujourd’hui,
c’est le grand jour! Le premier vol vers les grands espaces! Je sors
d’abord la mangeoire " chambre à coucher " que
j’attache à un pommetier derrière la maison. Je veux ainsi leur
procurer un repère familier lorsqu’ils seront dehors. J’attends
l’heure du repas pour leur donner une bonne raison de rester. Mon plus
jeune fils les attend dehors devant la mangeoire " chambre à
coucher " avec une assiette de vers de terre. Je lui apporte
les oiseaux deux par deux pour terminer avec le " Chef ".
Le " Petit " et son " Protecteur "
demeurent sur la mangeoire, les autres, après une brève pause,
prennent leur premier envol sans frontières. Ils ne se posent pas loin
(sur le panier de basketball, le garage et la galerie au deuxième étage).
Ils reviennent à la mangeoire quand la faim les tenaille. Maintenant,
nous ne pouvons plus sortir sans voir les merles bleus nous atterrir sur
la tête, sur les épaules et sur les bras.
Je me
demande quelle sera leur réaction quand la nuit viendra. En fin de
journée, je m’apprête à organiser leur " mangeoire
chambre à coucher " mais où sont-ils donc? Une fois de plus,
l’instinct a eu le dessus : ils sont déjà installés pour la
nuit, serrés les uns contre les autres sur une fourche d’un bouleau
dans le bosquet à côté du garage. Décidément, ils ne cesseront
jamais de me surprendre! Finalement cette journée tant redoutée
s’est très bien passée.
L’apprentissage
final
Le
lendemain matin, je me lève de bonne heure car je me demande comment
ils réagiront à leur premier réveil en pleine nature. Ils ne tardent
pas à apparaître l’un après l’autre devant la porte patio de la
cuisine. Ils connaissent l’adresse du restaurant! L’un attend sur la
table du patio, un autre sur le foyer, un dans les boîtes à fleurs…
Je
distribue régulièrement des insectes capturés au filet que je relâche
sur un affleurement rocheux pour qu’ils puissent bien les distinguer.
Comme tous les enfants, ils se chamaillent, se disputant parfois une
pauvre sauterelle écartelée! Ils apprennent vite à repérer un
insecte qui a réussi à regagner la pelouse. Parfois je patrouille la
cour avec un oiseau sur mon épaule, à la recherche d’un repas.
Lorsque mes pas soulèvent un papillon , c’est le plongeon assuré,
d’abord infructueux mais couronné de succès à force d’essais. Un
jour je me rend compte qu’ils n’ont plus besoin de moi lorsque
j’amène un petit près d’un papillon et que l’oiseau atterrit
deux pieds à côté …sur une grosse sauterelle que je n’avais pas
remarquée! Même s’ils ont commencé à poursuivre tout seul les
insectes, ils préfèrent la solution facile : piailler pour une
distribution gratuite!
Un jour,
le " Petit " s’aventure du côté ouest
sous le massif de tournesols et je ne l’ai plus revu. J’ai beau
chercher je ne trouve rien, heureusement il n’y a pas de plumes qui
jonchent le sol! Il a dû s’aventurer plus bas sur le versant ouest
(nous demeurons sur le dessus d’une montagne). Coupé de contacts
visuels et sonores, il aura perdu son chemin. C’était déjà arrivé
auparavant avec un autre petit qui piaillait plus loin du haut d’une
épinette. Il avait regagné le dessus de ma tête aussitôt que
j’avais amené avec moi un " interprète " qui lui
avait lancé un appel. Mais cette fois-ci, aucun indice de sa présence,
bonne chance " Petit "!
Aujourd’hui,
je leur fait prendre leur premier bain. Je les apporte chacun leur tour
au bain d’oiseau installé à même la rocaille et qui se déverse en
cascade dans un grand bassin. Le réflexe est automatique : ils se
trémoussent en faisant jaillir des gouttes d’eau de tous côtés,
comme les font les autres oiseaux qui fréquentent l’endroit.
J’ai décidé
d’espacer les repas pour les forcer à devenir plus autonomes. Comme
ils ne cessent de quémander lorsqu’ils me voient, je me permet une
sortie. À mon retour , ils ont fait leur première fugue! Les voisins
d’en face, un sympathique couple à la retraite, ont eu la surprise de
voir atterrir des merles bleus sur leur tête! Comme ils connaissaient
l’histoire, ils ont deviné de qui il s’agissait. Nous ramenons chez
nous ces petits fugueurs.
Aujourd’hui
c’est samedi, nous avons un tournoi de soccer toute la journée, voilà
une occasion idéale pour le sevrage définitif. Ça fonctionne! Même
s’ils reviennent quémander, ils se font de moins en moins insistants.
C’est parfois difficile de résister à l’envie de céder à leur
requête mais il faut tenir le coup. Je les revois encore, perchés sur
nos bols de céréales…! (nous n’avions pas réalisé que nous leur
mangions en pleine face!).
L’indépendance
L’autonomie
acquise les amène à étendre leur territoire et à espacer les
visites. Ils passent près d’une semaine dans les environs puis se
montrent occasionnellement durant les deux ou trois semaines suivantes,
ensuite plus rien.
Le grand
départ
Leur
" éducation " est-elle terminée? L’instinct les
guidera-t-il vers le Sud le moment venu? Nous sommes vers la mi-octobre
et la cour arrière est soudainement fort animée. Je sors dehors pour
m’imprégner d’un magnifique spectacle. Ils sont là, accompagnés
d’autres merles bleus et d’un groupe de parulines. Ce sont eux
j’en suis sûr, un merle bleu venu d’ailleurs ne se percherait pas
sur le foyer ou sur la rampe du patio. Je compte environ une quinzaine
de merles bleus. Ce trop court " au revoir "
n’aura duré que quelques minutes!
Le retour
Par un
beau matin d’avril, le merle bleu est de retour, bien perché
au-dessus de son " ex-mangeoire chambre à coucher ",
à quelques pas de la porte patio. Quelle joie de les retrouver! Ils ne
sont plus regroupés; de temps en temps, j’en vois un ou deux (tous
des mâles) qui rôdent autour. Ils commencent à inspecter mes nichoirs
et je croise les doigts! Malheureusement, les hirondelles bicolores
s’approprient tous les nichoirs. Dommage! J’aurais bien aimé être
" grand-père " cette année! (sans avoir à " garder "
les petits cette fois-ci!). Qui sait, peut-être dans le futur les
accueillerais-je de nouveau (ou leur descendance!).
Le bilan
Avec un
peu de recul, je fais le bilan de cette formidable aventure. Celle-ci
aura été très exigeante pendant trois semaines mais combien
gratifiante! Quand j’y repense, je me demande finalement qui de
l’oiseau ou de l’être humain a le plus appris de l’autre?
"Une
mention honorable va à ma blonde pour son support et sa patience et à
mes deux fils pour la relève à certains moments"
Denis
Gélinas (Viger)
Texte
et photo Denis Gélinas - Tous droits réservés. Il est interdit
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